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  Texte de Fanny Bruno sur l' exposition "mai de la photographie" Pézenas 2008  
 

 

Cette série débute par des photographies de papier de remplissage de colis d’expédition. Elles témoignent d’un mouvement intense : c’est l’enveloppe des choses, la vie semble s’y être retranchée….

Suivent des photos d’identité agrandies à taille humaine. Mais s’agit-il véritablement d’identité ? Quelle est la taille réelle de ces personnages, de quel moule, de quel esprit sont-ils sortis ? Alphonse Bertillon s’y perdrait, là où seules quelques infimes différences d’usinage les distinguent.
Ce monde factice paraît surveiller son démiurge; la création façonne son maître.
L’intériorité existe t’elle encore quand les jouets semblent plus vivants que les vivants eux-mêmes ? La où seule la lumière extérieure fait expression.

Ces grands enfants - les jouets ou leurs instigateurs - cèdent à une illusion oppressive : échapper, par quelques gadgets, au lot commun. Mais les voici tous alignés dans un même désir formaté.
Collectionner nos amis, en construire des murs, comparer nos ressemblances. Calculer nos similitudes… Nous sommes tous « mêmes ».

Si nous façonnons nos apparences, c’est que notre esprit est déjà modelé. On ne protége pas impunément son corps, sans aseptiser son esprit.
Alors, la trace laissée par la chair meurtrie sur son emballage semble plus violente que la viande elle-même empaquetée, calibrée.

 
  Dialogue avec louise Merzeau à propos de l'exposition "carnation" Biennale d'Issy 2007  
 

 

Louise Merzeau :Dans tes photos, deux univers se télescopent à même l’image : la guerre, virile et âpre ; les beautés de magazines, light et glacées.
Ça ne colle pas… À quelle échelle est-on, dans quel réel, dans quelle fiction ?
À y regarder de plus près, ces deux mondes sont-ils si dissemblables ?
Fanny Bruno : En fait, ces soldats ne sont pas plus vrais que ces femmes de papier. Jouets d’enfants arrogants, ressassements ad nauseam du même désir de puissance, de la même illusion.
Des objets, des images, infiniment reproductibles et non dégradables, comme idéal du vivant.Ce ne sont plus les copies qui sont factices, c’est l’ humain qui se cache derrière sa réplique. Zéro corps, zéro mort.

L.M : Seulement voilà : la chair n’est pas à vendre. Et l’image est prise à son propre jeu.
F.B : Un jeu de camouflages (maquillage)et de recouvrements, où le vrai dénature et révèle le faux, où le faux se prend à  faillir avec de vraies blessures.
Introduire un défaut dans la reproduction, une distorsion dans les mirages du même. Et accepter la putréfaction de ses propres pigments.

L.M : Comme si la photographie se souvenait de la peinture : augmenter le visible, non par clonage, mais par ajout de matière.
De quels organes émanent ces moisissures, ces fibres, ces viscosités ?
F.B :L’image dérange : on voudrait que ça coïncide, mais il y a là quelque chose qui vit, et la ressemblance dissemble.

L.M : … À quelle échelle est-on, dans quel réel, dans quelle fiction?
 
  Texte de Fanny Bruno sur l'exposition "camouflages" Biennale de Nancy 2006  
 

Ce sont des soldats courageux, ils souffrent, leurs vêtements sont en lambeaux, leurs chairs sont tuméfiées...
Mais que font-ils chez nous ? Ce sont des jouets, leurs femmes sont de papier et ils viennent d’entrer dans l’intimité de notre salon.

Soldats d'occupation…
De quoi s'occupent-ils ?
À quoi s’occupent-ils ?
De qui s’occupent-ils ?

De maintenir la paix, de promouvoir la liberté. De diffuser leurs valeurs. Ils protégent la « civilisation » de la « barbarie ». Ils occupent les consciences. Ils jouent leur propre rôle de soldat dans la fiction de nos sociétés.
Petits, ils rêvaient de devenir des héros ; grands, ils sont devenus des guerriers sophistiqués. Ils avancent dans la même « réalité » que celle de nos magazines… Ils protègent un monde qui n’existe que dans la représentation que nous lui donnons ; ils incarnent un rêve, défendent nos illusions, nous laissant, alors, croire qu’elles existent.

Info ou intox ?
Que voyons-nous vraiment ? Ces images associent deux rêves qui se rejoignent, se nourrissent : rendre compte du temps, d’évènements, de l’état des choses (les médias), défendre la liberté, des idéaux, défier la mort (les soldats),.. un rêve de toute puissance d’enfant, instrumentalisé. Elles prolongent jusqu’au ridicule le jouet, objet ludique dans un espace consumériste, qui prend valeur de symbole.
Par ces images, nous réempruntons un parcours de vanités : nos désirs de puissance face à notre impuissance effective.
Confondre le réel et sa fiction, c'est tout le discours de nos sociétés.

Comment représenter le vivant ?
L’éternelle perfection affichée par les éléments mis en scène (le plastique du jouet, la beauté physique infiniment reproductible des  mannequins) est annulée par leur redondance. Le magazine est rapporté à l’échelle du jouet, au mirage. Le jouet  est contesté par l’effet de réalisme du magazine.
Les représentations, dans un abîme grotesque de miroirs, s’égarent, s’épuisent, perdent leur pouvoir.
L’illusion est poussée au-delà de ses limites, le jouet lui-même, par son camouflage de matières, tente de nous faire croire qu’il est chair et sang, vivant.

Quelle est la fonction de l’illusion, sa place face au réel ?
Nous sommes dans la dimension du phantasme : vouloir lui donner corps, car il s’agit bien de cela, c’est vouloir lui donner mort ; si le soldat-jouet peut mourir, alors il a vécu. Vouloir le détruire, c’est lui donner vie. En le souillant, la photographe confirme son existence, et démontre qu’on peut l’atteindre comme quelque chose de vivant. Les photos, par ce marquage, ajoutent une fragilité au factice et renvoient ainsi à l’universelle sentimentalité du héros.
Le malaise ne s’immisce jamais autant que dans l’ambiguïté, la photographe réutilise l’esthétique pour mieux dénoncer l’esthétisation exagérée du monde.
Ce ne sont pas les objets qui prennent de l’importance, c’est tout le déplacement de l’existence vers l’état d’objet qui est en jeu.
C’est aux objets que nous désirons ressembler, nous rêvons d’en finir avec l’imperfection du naturel. Nous voudrions communier avec les héros de notre enfance (nos jouets) ou avec ces personnages de magazines, beaux, fiers et romanesques.  

 
  Texte du poète Lucien Suel pour l'exposition "Les Horifiants" aux voutes (les frigos, Paris) et aux photofolies en Touraine 2004  
 

 

agrandi
c'est lui
il grandit
je rétrécis
j'ai rétréci
je suis petit

 

il me regarde il est troué
il va vomir à la gueule du monde
il va me cracher sur le crâne
c'est un guerrier vertical
un vrai chevalier en plastique
soldat du gaz gros moine un peu crasseux
confrérie du fréon son cou se tord
il attend le doigt
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
c'est la guerre des mondes
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
son flanc rond contient la mousse
la vapeur le parfum
son flanc est gonflé tendu
il attend en supportant la pression interne
témoin de l'intimité
il est troué il me regarde
il siffle c'est un dragon synthétique
avec un visage télescopique
mon pouce pousse la mousse
mon pouce le soulage il siffle
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
il souffle il se répand
il ne retournera pas
dans son emballage de naissance
son temps est compté
il finira scorie pour l’incinérateur
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
il me regarde il est troué
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Texte écrit par Lucien Suel pour Fanny Bruno.

 
  Impressions de Bénédicte Alzati pour l'exposition "Alignements" à la galerie Guénégaud
 

Alignées, tordues, disloquées, calcinées ; seraient-ce sept
allumettes que Fanny Bruno nous donne à voir ?

Tracé primitif, chromosomes, corps concentrationnaires,
êtres côte à côte, tour à tour debout, aveuglés, ployés, déchus, corps, sacrés.

Fixons, de près et de loin, scrutons dans 1'obscurité, plissons les yeux.

Il y a là une voute de papier médiatrice, arbitre de la querelle

entre lumière et obscurité.

Ces « impressions », juxtaposées, révélées et cristallisées par le sel, ne peuvent que heurter nos imaginaires et quérir nos peurs.

Action et résultat de l’action, médailles à envers et à endroit : bois consumé, grattoirs taillés par le premier.

Grattoirs à Rorschach : Arcimboldo de soufre, diablotin, danseuse, tels ces arbres qui ont reçu la foudre et qui, par le point d'impact puis le léchage des flammes, nous apparaîtrons plus impressionnant  « morts » que «vivants» dans l'animalité de leur transformation.

Grattoirs à Tarot, illusions . deux images recouvrent l'originale
mais l'originale est la somme des trois. Jeu d'associations et
de correspondances à travers lesquelles les aspirants devins
s’initient au dialogue entre ciel et terre.

Point de flamme, celle qu'on ne voit pas, la fourbe aux
mouvements incontrôlables, qui a présidé à ces créations.

Bénédicte Alzati

rebrousser chemin